

Vide sidéral… tout à fait rien qui fait pressentir quasiment tout : passages en boucle, réminiscences… Ah ! Nous l’a t-on assez seriné le devoir de mémoire, marchons marchons, et abreuvons nos microsillons ! Sur les plateaux les disques tournent, et chacun y va de sa rengaine. Las d’écouter les autres, on chantonne à mi-voix.
Chacun suit sa route et on s’attend au virage : épingle à cheveux sur les chapeaux de roues, et après ça on repart pour un tour. On croit avoir tourné le coin de la rue et tout recommence, de plus beau.
Et alors, qu’est-ce qui fait qu’une vie se construit, chaque étape s’établissant sur la précédente, et non en dépit ? Qui choisit les formes ? Concrétions ou meccano, intégré ou stratifié ?
D’où me vient mon univers entièrement juxtaposé ? Rien n’est jamais à sa place et, sonnant le branle-bas, je ré-agence, je réordonne. De toutes les solutions, fuir celles de continuité.
« Je suis fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Ça m’étonne… je croyais être davantage » dit monsieur Lautréamont… ah ah ! Je veux échapper, comme maman, je veux assurer, comme papa… Quelle touche personnelle mettre ?
La répétition, troisième figure de la sidération.
Je me souviens du cauchemar de plusieurs nuits : des disques de vinyle posés au sol d’un champ aimé, et mon dégoût absolu de leur noirceur inerte, de leur médiocrité répétitive… Rêve révélateur d’une époque bénie ou il suffisait de dire ce que l’on veut, de le répéter inlassablement. Car bientôt après on ne sait plus à qui le dire, on sent bien qu’il faudrait faire…
Sur la grande patinoire cosmique, les mouvements se font désordonnés. À chaque tour on essaie d’attraper le pompon, ivres du désir de récupérer ce qui a été perdu.
Les pendules s’emballent : cache-cache planétaire embrouillé d’éclipses (qui passe devant qui ?, qui suit qui ?), jeu d’échelles et de proportions, où l’homme joue à se faire peur. Les plus courageux posent encore des jalons, se retournent… Les plus lucides ont des semelles de plomb : eux savent que le monde tourne en boucle, et que quand tout revient c’est alors que tout fiche vraiment le camp…
Et mes proches s’interrogent une fois l’an : « mais qu’il avance, ou il finira demeuré ! »
Texte (1994) sur une photo de Mario Giacomelli, série “A Silvia”
“Ce qui se passe en Serbie démontre la nécessité des États-Unis d’Europe. Qu’aux gouvernements désunis succèdent les peuples unis. Finissons-en avec les empires meurtriers. Muselons les fanatismes et les despotismes. Brisons les glaives valets des superstitions et les dogmes qui ont le sabre au poing. Plus de guerres, plus de massacres, plus de carnages ; libre pensée, libre échange ; fraternité. Est-ce donc si difficile, la paix ? La République d’Europe, la Fédération continentale, il n’y a pas d’autre réalité politique que celle-là. Les raisonnements le constatent, les événements aussi. Sur cette réalité, qui est une nécessité, tous les philosophes sont d’accord, et aujourd’hui les bourreaux joignent leur démonstration à la démonstration des philosophes. A sa façon, et précisément parcequ’elle est horrible, la sauvagerie témoigne pour la civilisation.”
Victor Hugo - Actes et Paroles, Vol. 4 Depuis l’Exil 1876-1885

Oui, j’avais un univers.
Des tas de choses à faire
Ne m’est resté que le
grésillement du silence,
le néon lourd de l’absence
Photo : Hiroto Fujimoto (2003)
Texte pour l’exposition “Dissimulacres”, Strasbourg, janvier 2009.

J’entre, je me retire, je ne reste pas à l’orée de l’autre, je m’y rue.
Trop peu de culs à caresser.
Jamais assez de jambes pour se promener, talonné par le désir.
Je sais les rites, je suis les autres qui me veulent du bien.
Jamais assez de jambes pour se tenir debout,
toujours trop de bouches à écouter, d’oreilles à qui parler.
Sale petit commerce de proximité, tout ce que j’ai appris des autres m’a gêné. Vas-tu donc sortir de mes jambes et mener ta vie d’homme ? Las ! Je sais trop bien de qui ces jambes sont le prolongement. Caresser sans souffrir, regarder sans pâtir ? Il n’y a plus de comparaison, l’étalon est unique, disponible pour toutes les combinaisons. Jeu de jambes à qui perd perd : Je réécris tout pour n’avoir pas à me dédire. Corps et phrases désarticulés multipliés, recomposés, pour ne pas pourrir. Enfin prêt, comme je suis, comme on me voit, un peu de moi et quelques autres, avatars patiemment digérés. Je suis tous les culs que j’ai flattés.
Oh mes semblables ?
Texte paru dans “La Grande Mêlée” (2001), livre-objet dédié au célèbre photomontage de Pierre Molinier, avec 100 textes d’écrivains (Marie Darrieussecq, Didier Daeninckx…). Editions In Extremis

Des rêves, ça se peint ? à l’heure des contes, gauchement couché à droite du père. Méfie-toi du tableau qui dort… Pour les grands qui ne peuvent plus se voir en peinture, il faut bien qu’on soit dessus ou dessous les couvertures. Pas d’Aladin sans lampe à l’huile ?
Photo Thierry Cauwet, “l’Intrus” (1986)
Texte pour le livre pour enfants M Moi, In Extremis Editions, Strasbourg
Oh Mon ami, mon frère, bel homme moderne, bourré d’explications !

Agitant ta notice, tu vas de par le monde, délivrant ici ou là des nouvelles caduques…Tu as beau concerner tout le monde, cette certitude rassurante te laisse inapaisé.
(Écoutez ce qu’il dit et comme il tourne ses phrases… Il veut tout dire, mais on ne peut pas, on n’a pas le temps.)
Né pour régner, on a fondé sur lui de grandes espérances, et par dessus chacun a jaugé les autres , le temps passé, le plaisir reçu, la peine qu’on se donne… si on en a assez profité en somme, et puis quoi, en arriver là à nos âges, c’est sidérant non ? Enchaîné aux circonstances, il a parfois frôlé le destin. Le plus souvent, il a sû faire suffisamment attention, et éviter cette boursoufflure de l’égo qui aurait fait de lui un personnage. Son esprit de synthèse l’a réduit à la plus simple expression : il court nu en cherchant à se résumer encore. Dans les décombres épars de sa mémoire, il a bien du mal à se relire. Qu’il se débrouille.
S’il conserve un corps charnel, inévitablement mortifié, il fait grand cas de son corps « projeté », disponible jusqu’au lendemain, entièrement lisible dans sa clarté d’entrefilet.
Ses ailes de papier le portent avec la grâce fugace des évidences.
De ses mues il sait faire bon usage : ne desquame pas trop tôt, et sait garder ses peaux pour faire anthologie dans les salons. Confie ses pelures à ses amis avec un art consommé de l’à-propos. Il a lu Thucydide, et sait qu’ « il faut choisir, se reposer ou être libre ». Sa vie de ce fait n’est jamais excessivement quotidienne.
Il a des indignations, qu’il communique aux autres par capillarité ; des préférences, qui l’isolent un peu de ses semblables. En somme, il a du répondant.
Homme-éphéméride, Hamlet chiffonné dans un journal de l’avant-veille, ta binette déconfite me touche infiniment. Elle dit ce qui reste après tout ce temps, sans glose inutile entre le début et la fin. Comme les transis du moyen-âge, elle a la force brutale du raccourci, première figure de la sidération. Et la douceur languide des chimères de papier, fantômes pesants de livres lus ou rêvés.
Ratatiné, l’être en souffrance ? Il se recomposera demain. En règle générale, la vie prend le dessus, et on n’est sidéré que par inadvertance…
Photo de Tom Drahos (1983) - Série “Papiers froissés”, pour une expo organisée par John Batho en 1984 pour le FRAC champagne Ardenne. Texte (1999) écrit pour l’exposition itinérante “Echo de sidération”.